Santé mentale : un Café Santé à Bordeaux pour lutter contre la précarité « et rallumer la lumière »

17 mars 2026

C’est une première aux Restos. A Bordeaux, un espace d’échanges autour de la santé a vu le jour au centre Leydet. Imaginé par Martine, infirmière du Département de la Gironde, le tout premier Café Santé Solidaire ouvre un temps d’écoute inédit pour les personnes accueillies. Reportage.

En ce froid mardi de novembre, jour de distribution alimentaire au centre Leydet de Bordeaux, c’est l’effervescence. Les personnes accueillies aux Restos échangent quelques mots avec les bénévoles qu’ils connaissent souvent depuis longtemps, en attendant d’être accompagnées vers les espaces de distribution. Discuter, partager, se raconter, c’est déjà se faire du bien, quand le quotidien est dur à vivre. Accueillir et écouter, « c’est une marche de plus pour sortir de la précarité », nous dit l’une des bénévoles du centre.

Des espaces de confiance et de lien social

Car les besoins des personnes accueillies ne se limitent pas à l’aide alimentaire. La dernière étude de l’Observatoire des Restos du Cœur  rappelle que « la précarité s’inscrit dans une réalité beaucoup plus large, où s’accumulent des difficultés de logement, de santé physique et mentale, d’accès aux droits, de maîtrise du numérique, de mobilité, ou encore d’insertion professionnelle ». D’où l’importance de ces lieux d’accueil, où l’écoute et la bienveillance permettent d’offrir un espace de confiance, de répit et de lien social.

Une personne sur deux a des problèmes de santé

De tous les besoins (hors alimentaires) identifiés chez les personnes accueillies, la santé se révèle souvent l’un des plus préoccupants. Sur les 1 500 personnes qui ont répondu à cette enquête, 55 % disent rencontrer des difficultés en matière de santé, dont 22 % des difficultés majeures. Parmi elles, 64 % ont connu un épisode dépressif au cours des 12 derniers mois, contre 26 % pour la moyenne des Français. « Les femmes, les personnes vivant seules et les familles monoparentales sont particulièrement exposées, confrontées à une forte charge mentale, un épuisement psychologique et un isolement marqué », constate cette étude. Un tiers des personnes (34 %) disent en effet se sentir souvent seules, et, même au sein des familles, plus d’un quart (27 %) affirme n’avoir absolument personne sur qui compter.

Quand rien ne va plus, « rallumer la lumière »

L’isolement social ajoutée à la précarité ne fait alors qu’aggraver des situations déjà difficiles. Et quand rien ne va plus, c’est la santé qui trinque. Comme pour cette jeune femme habituée du centre, qui arrive en pleurs ce mardi matin. Seule avec un bébé, sans papiers, elle vient de recevoir un avis d’expulsion et cherche de l’aide, au moins une écoute. Tout de suite, Charles, l’un des deux responsables du centre et référent santé la dirige vers Frédéric, psychiatre bénévole. Une heure plus tard, elle repart, avec un sourire, des pistes pour rebondir et l’espoir de s’en sortir.

« Ce qui est organisé dans ce centre est précieux, nous dit le psychiatre. Car en faisant un pas vers les personnes qui ont un problème de santé et notamment de santé mentale, on peut rallumer la lumière, on peut les aider à se rebrancher. »

Un Café Santé Solidaire pour aller vers les autres

Martine est infirmière au département de la Gironde, à la Direction de la promotion de la santé, au sein d’une équipe de médecins, psychologues, infirmières, tabacologues, assistantes sociales, sexologues, etc. Elle exerce dans le cadre de la mission d’Accompagnement Santé Adulte, destinée à réduire les inégalités d’accès à la santé. C’est dans ce contexte qu’elle a créé en 2016 un Café Santé Solidaire, ouvert depuis 2019 aux Restos du Cœur, pour aller au plus près des personnes en grande précarité. « Ma hiérarchie m’a fait confiance et m’a accompagnée dans ce projet car j’apporte une dynamique en allant vers les personnes en difficulté, en me mettant à la hauteur de leurs besoins », nous dit cette femme pour qui la santé est « un état complet de bien-être, physique, psychique, social ».

Identifier les besoins pour une meilleure prévention

Chaque mardi, dès l’ouverture du centre, Martine va au-devant des arrivants regroupés près du « Coin café », incontournable lieu d’accueil des centres des Restos, et établit rapidement une relation de confiance. Elle leur propose alors, en attendant la distribution alimentaire, de la rejoindre à l’espace du Café Santé Solidaire où ils pourront checker leurs besoins : mise à jour des vaccinations, prévention de la tuberculose, rendez-vous gynécologique, dépistage du sida, aide à l’arrêt du tabac, etc. En fonction des réponses, et grâce à ses nombreux contacts, elle les oriente en toute liberté de choix vers des consultations non payantes. « Mes débuts ont été difficiles, mais grâce à Martine j’ai fait tous les contrôles de santé et cela m’a rassuré », nous dit Abdallah, jeune Libanais de 30 ans, arrivé à Bordeaux il y a un mois.

Un programme d’ateliers thématiques pour tout aborder

Elle les invite aussi à participer aux ateliers thématiques qu’elle organise avec son réseau de professionnels, du secteur médical, juridique ou social. Comme cet atelier « Du panier à l’assiette », animé ce jour-là par Audrey, diététicienne à la Caisse primaire d’assurance maladie. Objectif : concocter à l’aide de fiches très explicites des repas équilibrés, en respectant les proportions et en utilisant notamment les produits distribués au centre. « Pensez aux trois aliments indispensables à votre corps, rappelle Audrey : des légumes et des fruits, des féculents ou du pain, et des protéines telles que viande, poisson, œuf ou un substitut végétal. »  Plus d’une trentaine de personnes viendront y recueillir ses précieux conseils.

L’après-midi, suivra un atelier tabac, avec Sarah, Infirmière tabacologue au Département de la Gironde, pour donner à ceux qui le souhaitent les pistes pouvant aider à réduire ou arrêter le tabac.

Les semaines suivantes, auront lieu des ateliers sur l’alimentation du jeune enfant, le bilan de santé et le dépistage du cancer, l’aide aux personnes en détresse avec le dispositif 3114, le maintien du lien psycho social, ou encore l’accompagnement social et le droit d’asile.

Des formations de santé mentale pour les bénévoles

En 2025, Martine a accueilli plus de 800 personnes au centre Leydet sur des questions de santé et près de 1200 ont participé aux ateliers thématiques. Quant aux bénévoles du centre, ils peuvent suivre les différentes formations qu’elle leur propose, notamment sur la santé mentale, de façon à mieux appréhender les personnes en souffrance. L’an dernier, 5 bénévoles ont été formés aux Premiers secours en santé mentale (formation dispensée par la CPAM), et début janvier, 18 personnes ont été sensibilisées au dispositif 3114 de prévention du suicide (dispensée par le centre 3114 de Bordeaux, SOS suicide Phénix et l’association Rénovation).  « Les bénévoles du centre sont très impliqués, ils sont sensibilisés aux repérages de situations en lien avec la santé et le social et il y a une très bonne ambiance à Leydet », conclut Martine.

Début février, à 65 ans. Ce sera pour elle le moment de passer la main à deux autres infirmières du département.

« Mais je resterai aux Restos comme bénévole, pour accompagner le Bus du Cœur à Bordeaux dans le cadre de l’aide à la personne, et continuer de promouvoir la santé. » Une bonne nouvelle pour les Restos !

Une santé fragilisée

  • Les personnes accueillies aux Restos du Cœur ont un surrisque par rapport à la population générale dans la plupart des domaines et notamment en matière de santé :
  • Les parents d’enfants de moins de 3 ans ont 2 fois plus de difficultés pour avoir accèsà des professionnels de santé et à des médicaments.
  • Les personnes mal logées ont 2,9 fois plus de risques de ne pas avoir de couverturesanté
  • Les seniors ont 2 fois plus de risques d’être atteints d’une maladie chronique
  • Les personnes de nationalité étrangère ont 2 fois plus de risques de ne pas avoir decouverture santé.(Source : Observatoire des Restos 2024/2025)