A Carentoir, le centre itinérant est « le petit moment de bonheur de la semaine »

14 mai 2026

Entre détresse financière et solitude, l’équipe bénévole du centre itinérant de Carentoir éclaire chaque vendredi le quotidien d’une trentaine de familles en manque de tout… Reportage.

Dans la vie d’Evelyne, 76 ans, tout est compté : chaque euro, chaque repas. Le moindre gallon d’essence dans la voiture, la moindre bûche jetée dans la cheminée.  

Avec exactement 1005 euros par mois pour vivre, elles et son mari manquent de tout. Alors quand le camion Restos Roul surgit à Carentoir, à une cinquantaine de minutes de Vannes, et à quelques kilomètres de la grande ferme humide où ils vivent, c’est une bouffée d’air frais.  

Dans ce petit bout du monde hyper-rural, une trentaine de familles se presse chaque vendredi devant les portes de la salle des associations. Une poignée de bénévoles y attendent le camion des Restos. La pièce principale est dédiée à la distribution alimentaire. Un “coin café”, symbole de l’esprit Restos, accueille les familles et personnes seules. On y partage souvent ses contrariétés et ses petites victoires, on s’entraide, on discute… Dans une salle adjacente, deux bénévoles orienteurs s’occupent des inscriptions et des aides à la personne. Notamment des difficultés d’accès aux soins, aux droits ou à la justice. Les trajectoires de vie des personnes accueillies sont souvent complexes et accidentées. 

« On brûle les meubles » 

Au coin café, pelotonnée sous d’épais lainages, Evelyne et son mari profitent de quelques heures au chaud en attendant leur dotation. Comme beaucoup ici, ils font « un repas par jour et c’est celui des Restos ». « Je suis bonne cuisinière », relativise la septuagénaire. « Je trouve des astuces pour accommoder les plats ». Evelyne attend surtout le renfort du potager et des arbres fruitiers du jardin pour améliorer l’ordinaire. 

L’hiver a été long et en ce frisquet mois d’avril, le couple de retraité n’a plus ni bois ni fioul. La semaine précédente, Evelyne s’est résolue à brûler un vieux fauteuil : 

« C’est le cas de le dire, on brûle les meubles. » 

« Je dois reparler avec les élus de votre commue pour qu’on vous trouve du bois », rassure Didier, la soixantaine rayonnante. Arrivé aux Restos en 2022 via un mécénat de compétence, ce gaillard au regard azur est aujourd’hui responsable bénévole du centre itinérant du Morbihan. 

« La première fois qu’on est venus aux Restos, on n’était pas fiers », se souvient Evelyne. Elle est reconnaissante d’avoir été accueillie avec suffisamment de tact pour conjurer la honte d’avoir à « demander la charité ». « La pauvreté, ça traumatise », relève pudiquement son mari, assis à côté d’elle. A la table d’à côté, Jean abonde. 

« Ça fait mal de venir aux Restos. Mais quand j’y repense, je me dis que j’aurais dû venir plus tôt. » 

Jean, la trentaine, est père de famille et souffre de troubles psychiques sévères. 

« Quand on passe la porte des Restos, on est loin d’imaginer que le niveau de pauvreté et de détresse parfois physique et mentale est aussi important », déplore Didier. « Les profils des personnes qu’on accueillie ici sont les mêmes que dans les centres fixes. » Mais les problématiques de mobilité, de coût du carburant y sont plus corsées que dans les grands centres urbains. « Si t’as pas de voiture pour trouver un boulot, faire des courses ou voir des gens, t’es foutu », assène Jean. 

81 centres Itinérants pour « aller vers » les plus fragiles 

A l’instar de Restos Roul’ créé en 2023, 81 centres itinérants des Restos quadrillent le territoire. Près de 2 400 bénévoles accompagnent plus de 17 000 personnes, qui survivent souvent à bas bruit dans les campagnes. 

Ici comme ailleurs aux Restos, elles viennent chercher une aide alimentaire mais aussi une oreille bienveillante et une peu d’amitié. Le camion itinérant est parfois la seule sortie de la semaine. Pour Evelyne, Anne-Laure, Aurore et Jean, la solitude est palpable. 

Une récente étude menée par l’Observatoire des Restos sur les personnes accueillies dans les centres révèle qu’à l’isolement social s’ajoute une santé mentale dégradée et la disparition des loisirs… Un tiers des personnes accueillies par l’association disent se sentir seules souvent, voire presque tous les jours. Cette solitude touche les personnes seules comme les familles. Plus d’une personne sur deux (53%) déclare ne pas parvenir à profiter de ses proches, et plus d’un quart (27%) affirme n’avoir absolument personne sur qui compter. 

Non loin d’Évelyne, Aurore, la vingtaine, plonge son nez dans sa doudoune. Elle est accueillie aux Restos depuis trois mois : « Je suis toute seule depuis le décès de ma mère. Heureusement qu’ils étaient là », sourit pudiquement la jeune fille. Outre la dotation qui lui permet de se nourrir et « même de faire un petit déjeuner », elle ne raterait les rendez-vous Restos du vendredi pour rien au monde. Comme Anne-Laure, la trentaine : « je suis contente le vendredi matin: je me lève, je me dis que je vais avoir mon petit café. Je vais pouvoir retrouver des personnes que je connais, discuter, prendre des nouvelles… »

« Ça reste souvent le petit moment de bonheur de la semaine », sourit Didier.